Allocution de Paul Chomedey, Sieur de Maisonneuve
Basilique Notre –Dame de
Montréal,
le dimanche 6 janvier 2008
Par Yvan Bombardier
Je suis heureux de vous voir rassemblé ici aujourd’hui, aussi nombreux.
J’userai de la langue françoise moderne afin de mieux me faire comprendre de
tous, jeunes et moins jeunes. Rien de plus instructif qu’un coup d’œil dans le
passé pour dégager les constances de l’histoire susceptibles de jalonner les
voies de l’avenir. De grands projets aboutissent, d’autres échouent, des hommes
s’avancent à l’avant-scène : les uns font œuvres durables, d’autres ne
laissent rien derrière eux. Messieurs Jean Jacques Olier et Jérôme Le Royer de la Dauversière et bien
sûr madame de Bullion, avec d’autres inspirés par les mêmes nobles ambitions,
formèrent la Société
des Messieurs et Dames de Montréal. Profitant des heureuses dispositions de la Société, les 35 associés
s’agenouillèrent dans la
Basilique Notre - Dame de Paris, consacrèrent Montréal à la Reine du Ciel et déclarèrent
enfin que la nouvelle fondation s’appellerait Ville-Marie.

Je fus envoyé par le
père Charles Lalemant et choisi pour mes qualités de militaire, apôtre,
administrateur et meneur d’hommes. « Je n’avais aucune vue d’intérêt dans
la proposition qui me fut faite et je n’ai d’autre ambition que de servir Dieu
et le roi dans ma profession. » Après un séjour à Québec, aux premiers
jours chauds du printemps 1642, Montmagny, gouverneur du pays nous accompagna
jusqu’à Montréal. Nous nous hâtâmes de construire les abris pour les colons et
une palissade de pieux. Nous venions à peine de terminer les travaux
d’installation lorsque, le 24 décembre au soir, l’alarme retentit dans notre
humble bourgade. Gonflée par les glaces et chargée de débris, la rivière
St-Pierre venait de franchir ses rives et les eaux déferlaient sur les
prairies. Nous nous en remîmes à Dieu. « Que Dieu nous délivrent et je
promets d’aller planter une croix au sommet du Mont ». Lorsque la rivière
eu atteint le seuil du fort, elle s’arrêta, pacifiée, et regagna son lit,
permettant aux colons de célébrer dans l’allégresse leur premier Noël en
Nouvelle-France. Avant d’exécuter ma promesse, je voulus être fait
« Soldat de la Croix »,
selon les cérémonies de l’église. C’est pourquoi le prêtre récita sur moi
l’antique prière qu’on prononçait autrefois sur la tête des croisés. Le père du
Perron, Jésuite, célébra la messe. La croix dominait l’île entière comme un
trophée qui annonçait les futures victoires du Christ. Elle illumine encore les
jours et les nuits de Montréal. « C’est une gloire pour la métropole de
portée au dessus des édifices géants le signe de la royauté du Christ ».

Les statuts de la société qui président la fondation de Ville-Marie
stipulent : « Le dessein des associés de Montréal est de travailler
purement à la gloire de Dieu. Les associés espèrent dans la bonté divine, voir
en peu de temps une nouvelle église, qui imitera la pureté et la charité de la
primitive. » Je tiens mes lettres de créances du roi de France, Louis XIV,
et peut parler d’égal à égal aux autorités de Québec, qui supportent mal ces
états de choses, et un jour, prendront leur revanche. Je suis choqué et je
m’oppose à l’augmentation considérable des gratifications des gouverneurs et
surintendants de Québec. Sous mon autorité on ne badinait pas avec les mœurs :
l’ivresse, les jeux de hasard, le blasphème et surtout la vente d’eau de vie
aux indigènes étaient défendus. Il est hors de tout doute qu’aussi longtemps
que le profit constituera le seul mobile de ceux qui partent pour la Nouvelle-France,
il n’y aura pas d’espoir d’établissement durable en Amérique du Nord. Ce sera
la guerre des commerçants contre les monopoles et la contrebande va s’exercer à
plein ».

La situation n’a guère changée aujourd’hui. La population de
Montréal n’a jamais été aussi divisée. Ses vizirs ne jurent que par le veau
d’or. Dans son cheminement vers la maturité le peuple s’est éloigné de Dieu. Il
s’est écarté de ses ancêtres. Vos chefs, des statues de sel qui mugissent, sont
dominés par l’orgueil lié au pouvoir. Ils écartent le peuple dans leur
aveuglement. Personne pour incarner aux yeux du peuple la présence du Seigneur
et reconnaître à l’homme la possibilité de réaliser le divin. Le prêtre a
besoin du prince pour les choses temporelles, comme le prince a besoin du
prêtre pour les choses spirituelles. Debout, Montréal ! Resplendis :
elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi,
fleurons glorieux. Regarde, Montréal ! L’obscurité recouvre la terre, les
ténèbres couvrent les peuples ; mais sur toi se lève le Seigneur, et sa
gloire brille sur toi. Ville Marie, terre vierge, protégée par Dieu de toute la
corruption qui souillait les royaumes d’Europe, fut fondée par l’Esprit Saint
qui animait Jean Jacques Olier, Jérôme Le Royer de la Dauversière, Jeanne
Mance et tous ces braves et pieux colons qui partirent, comme les disciples du
Seigneur partirent porter la
Bonne Nouvelle. Leur bras a su porter l’épée et porter la
croix et leur bravoure de foi trempée a su protéger nos foyers. Les nations
marchent vers ta lumière ; lève les yeux, Montréal, regarde autour de toi,
tous ils se rassemblent, ils arrivent ; tes fils reviennent de loin, et
tes filles sont portées sur les bras.

Depuis Terre des Hommes, l’écho
retentit : « un jour, un jour quand tu viendras nous te ferons voir
de grands espaces, nous retiendrons le temps qui passe. Nos portes sont
ouvertes et il y a une place qui t’attend ». Ville Marie a engendré
Montréal. Le sang de l’accouchement, ce sont tes aïeux et tes fondateurs qui
l’ont versé sur cette terre baignée dans les eaux du majestueux fleuve St-
Laurent. Ce sang et cette eau ont nourri le bois mort de la croix pour lui
faire reprendre racine, tel une bouture repiquée dans un terreau fertile.
Alors, Montréal tu verras la croix fleurir, tu seras radieuse, ton cœur frémira
et se dilatera. Déjà des foules de chameaux t’envahient, des dromadaires de
Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens.
Et le mystère, c’est que les païens sont associés au même héritage, au même
corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de la Bonne Nouvelle.
Merci et que Dieu nous accompagne.